1905 Une synthèse « révolutionnaire »
Le parti socialiste qui s’unit en 1905 s’affirme comme un « parti de lutte de classe ». Son camp est celui du prolétariat opposé à la bourgeoisie capitaliste. Il peut arriver accidentellement que son action en faveur des droits et des intérêts du prolétariat rencontre celle d’un parti bourgeois, mais il reste « toujours un parti d’opposition fondamentale et irréductible à l’ensemble de la classe bourgeoise et à l’Etat qui en est l’instrument ».
Au parlement, - c’est la part laissée aux réformistes – le groupe socialiste sévèrement encadré « doit se consacrer à la défense et à l’extension des libertés publiques et des droits des travailleurs, à la poursuite et à la réalisation des réformes », mais seulement dans la mesure où celles ci «améliorent les conditions de vie et de lutte de la classe ouvrière ». Concession cependant limitée car la véritable ambition du parti socialiste est de « socialiser les moyens de production et d’échange, c’est-à-dire de transformer la société capitaliste en une société collectiviste ou communiste ». Il atteindra ce but grâce à « l’organisation économique et politique du prolétariat ». Par son but, par son idéal, par les moyens qu’il emploie, le parti socialiste, n’est pas un parti de réforme, mais un parti de lutte de classe et de révolution. » Le parti n’exclut a priori aucun moyen de parvenir à ses fins.
1946 Révolution «essentiellement» démocratique
Au lendemain de la seconde guerre mondiale, le but du Parti socialiste n’a pas changé : « Le caractère distinctif du Parti socialiste est de faire dépendre la libération humaine de l’abolition du régime de la propriété capitaliste qui a divisé la société en classes nécessairement antagonistes ». C’est un parti « essentiellement révolutionnaire » parce que « il a pour but de réaliser la substitution au régime de la propriété capitaliste d’un régime où les richesses naturelles comme les moyens de production et d’échange deviendront la propriété de la collectivité et où, par conséquent, les classes seront abolies ». Le texte limite ce qu’il faut « collectiviser ».
Les socialistes n’écartent a priori aucun moyen d’accéder au pouvoir puisque il est écrit que « Quels que soient les moyens par lesquels elle sera accomplie, cette transformation constitue par elle-même la révolution sociale ». Mais le catastrophique exemple soviétique les conduit désormais à se démarquer des communistes en insistant sur le caractère démocratique de leur combat : si l’essence du parti demeure révolutionnaire, le parti est aussi « essentiellement démocratique », parce que « il n’y a pas d’émancipation du travail si la cité n’est pas libre ». L’affirmation de cette « essence » va plus loin puisque « les libertés démocratiques étendues et développées sont à la fois l’élément nécessaire de tout régime socialiste, et le moyen d’assurer au prolétariat, au sein même du régime capitaliste, les réformes progressives qui améliorent sa condition et accroissent sa capacité révolutionnaire ».
1969 La démocratie est « révolutionnaire »
Pour justifier que « le parti reste révolutionnaire » le texte fondateur du Parti d’Epinay ne part plus de la volonté des socialistes de renverser le système capitaliste mais de leur ambition d’aboutir à la démocratie parfaite : ils sont révolutionnaires « parce qu’ils sont des démocrates conséquents et qu’ils estiment qu’il ne saurait exister de démocratie réelle dans la société capitaliste. La liberté de l’homme ne dépend pas seulement de la reconnaissance formelle d’un certain nombre de droits politiques ou sociaux, mais de la réalisation des conditions économiques susceptibles d’en permettre le plein exercice. »
Les socialistes de 1969 restent fidèles à ce qui constituait depuis 1905 leur identité puisque ils demeurent convaincus que la démocratie économique « caractère distinctif du socialisme », ne peut être obtenue que par la « socialisation progressive des moyens d’investissement, de production et d’échange» car la détention de ces moyens « reste, en dernière analyse, le fondement essentiel du pouvoir ». Mais comme ils ont décidé que le seul moyen acceptable de parvenir au pouvoir est de respecter le processus démocratique classique, ils admettent que la transition ne peut être que « progressive ».
1990 Le tournant:la reconnaissance de l’économie de marché
Convaincus que le mot « révolution » est fâcheusement connoté, les membres du PS alors au pouvoir préfèrent ne retenir désormais de l’objectif révolutionnaire que « les espérances ». Pour se démarquer de l’image des régimes dits « socialistes » de l’Est, ils dénoncent sans nuance « la faillite des sociétés bureaucratiques ». Pourtant le parti ne peut « oublier que le capitalisme développe les inégalités, accentue les déséquilibres mondiaux, exploite les richesses du Tiers-Monde et maintient dans de nombreux pays chômage et exclusions ». Malgré ce constat négatif, il n’est plus question dans ce texte de mettre fin à la société capitaliste en assurant la socialisation – fut-elle progressive - des moyens d’investissement de production et d’échanges. L’objectif n’est plus l’économie socialiste mais l’économie sociale de marché. La règle est désormais le marché, l’exception le secteur public. Le parti n’envisage plus de « méconnaître les règles du marché » mais d’en limiter l’espace dans « une société d’économie mixte » qui «fournisse à la puissance publique et aux acteurs sociaux les moyens de réaliser des objectifs conformes à l’intérêt général ». Il ne s’agit plus de défendre les victimes de l’exploitation capitaliste mais l’intérêt général. Il est vrai que si on ne veut pas perdre les élections, il faut ménager une importante classe moyenne de moins en moins solidaire de ce qui reste de classe ouvrière.
2008 : Un « fourre-tout » d’idées généreuses
En 2008 « être socialiste c’est ne pas se satisfaire du monde tel qu’il est ». A cet aune, rares sont ceux qui ne seraient pas socialistes ! La nouvelle déclaration énumère les idéaux traditionnels des hommes de gauche : la liberté, l’égalité, le refus des injustices, le progrès social et sociétal, auxquels s’ajoutent désormais la préoccupation du développement durable et le respect de l’environnement.
Le mot « révolution » a disparu. La critique du capitalisme n’arrive désormais qu’à l’article 6. Encore ne s’agit il que d’une critique « historique ». Le parti reconnaît quand même que ses objectifs ne peuvent être atteints « par le seul fonctionnement spontané de l’économie ». Le moyen d’y parvenir réside dans la redistribution par les pouvoirs publics des ressources et des richesses.
Il ne s’agit plus de remettre en cause le marché, fondement du système capitaliste, mais de le faire réguler par la puissance publique dans le cadre d’une économie mixte, grâce à « des services publics de qualité » - en 1990 on parlait d’un « service public fort » - et un « tiers secteur d’économie sociale » car « certains domaines de l’activité ne peuvent relever du fonctionnement du marché quand ils concernent les droits essentiels ».
Les socialistes étaient convaincus en 1905 que pour satisfaire leurs idéaux il fallait renverser le capitalisme et le régime de propriété qui fondait son pouvoir. En 2008 le PS s’incline devant le système capitaliste, souligne le « dynamisme du marché », et n’ambitionne plus que d’arracher les mesures qui pourraient en apaiser les effets. Capitulation idéologique ?
Jacques Fleury
Ndlr: cet article de Jacques Fleury sera publié prochainement dans la revue “Parti Pris”, que nous vous recommandons. Infos ICI (Cliquer)